Les onze millions d’étrangers, presque tous Hispaniques, qui vivent
aux Etats-Unis en situation irrégulière, sont-ils des immigrés
illégaux, des sans-papiers («undocumented ») ou des
clandestins? Il ne s’agit pas seulement d’une discussion sémantique mais
bien d’une question de perception et d'un débat qui agite en ce moment
la presse américaine.
Un débat pas tout à fait nouveau que José Antonio Vargas décide de
relancer en profitant de l’effervescence électorale. M. Vargas est un
ancien journaliste du Washington Post d’origine philippine, lauréat du
prix Pulitzer, qui fait son « coming out » il y a un peu plus
d’un an et révèle qu’il est un sans-papiers. Il fait la couverture du
magazine Time et devient le clandestin le plus connu des Etats-Unis, une
cause qu’il défend sur son blog Define American.
Il y quelques semaines, devant la Online News Association, il demande aux journalistes de ne plus utiliser le terme « illégal ». « Il est grand temps de retirer » un mot « inhumain, injuste, inexact » et surtout « politique », qui pousse à la stigmatisation. M. Vargas s’en prend tout particulièrement au New York Times et à l’agence Associated Press.
Margaret Sullivan, médiatrice du journal new yorkais, s’empresse de répondre sur son blog. Elle reçoit même M. Vargas qu’elle trouve «intelligent, passionné et charmant », mais pas assez pour changer la position du quotidien.
Philip B. Corbett, un des directeurs adjoint de la rédaction, tranche la question : en ce qui concerne « les
personnes qui vivent aux Etats-Unis sans papiers, nous pensons que le
terme immigré illégal est correct, factuel, et aussi neutre que nous le
permettent les circonstances. Il est en effet illégal d’entrer dans ce
pays sans documents » ce qui ne revient pas « à criminaliser » les clandestins. «Undocumented » est un « euphémisme à éviter »
qui décrit mal le sort des personnes en situation irrégulière. Quand à
Associated Press, elle ne pense pas changer son livre de style.
La chaîne hispanophone Univision réplique avec virulence et accuse le
New York Times d’avoir utilisé dans le passé des définitions assez
controversées « qui aujourd’hui seraient jugées inacceptables » entre autres « wetback ». Personne, pas même le journal de référence, n’est donc à l’abri des clichés de son époque. NBC News demande l’opinion des experts. Les avis sont partagés.
« Sans-papiers ? » s’interroge le chroniqueur du Washington Post, Rubén Navarrete, « c’est très politically correct et c’est aussi absurde. La plupart des immigrants ont plein de documents »,
tous faux, qui leur permettent de travailler, ainsi que des passeports
émis par leurs pays d’origine. Le débat cache en fait les doutes de ceux
qui veulent régulariser les clandestins, une situation pour le moins
compliquée que Washington n’arrive pas à résoudre, « a messy business », insiste M. Navarrete.
Des professeurs de linguistique passent à l’attaque. « Illégal » disent-ils dans un communiqué, est un terme qui « perpétue les stéréotypes » et ne reflète pas la dynamique changeante de la question migratoire. Une campagne se met en place : « Drop the I-Word ».
Tout ceci ne change en rien la précarité des conditions de vie des
clandestins. M.Vargas en sait quelque chose. Il à quelques jours, la
police de Minneapolis l’arrête sur l’autoroute avec un permis de
conduire périmé. Les agents du service d’immigration l’interrogent mais
décident de ne pas initier une procédure d’expulsion. « Je suis soulagé de pouvoir rentrer à la maison » déclare-t-il à la journaliste du New York Times, Julia Preston, qui dans son article rappelle que M. Vargas est bien…un « immigré illégal ».
Source : www.lemonde.fr
No comments:
Post a Comment